Archives mensuelles : octobre 2018

Juge mon grand feu

On est en 2014, pis mon téléphone sonne.

– Que puis-je?
– Hey Alex, tu fais quoi?

J’étais en train de colorier au marqueur sur la carte de Jean-Talon les districts où on pouvait peut-être espérer aller chercher 2-3 votes supplémentaires pour le candidat local, Alexandre Lavallée.

– Pas grand chose, pourquoi?
– Sol s’en va à St-Georges, y va rejoindre Vanessa là-bas, pour faire une annonce, pis y’a juste Jacynthe avec lui. T’aurais tu le temps d’y aller aussi.
– Heu, ouais. Aujourd’hui, ça?
– Dans dix minutes à peu près. Oh, y’a un Valentine en face de chez vous, hein?
– Ouais?
– Peux-tu lui pogner deux steamés pis une patate? Y’aura pas eu le temps de dîner.
– Pas de trouble.

C’est comme ça qu’on faisait à Option nationale. On avait à peine de l’argent pour payer le gaz. Partout où on allait, c’était gossé avec les moyens du bord. Les roll-ups dans le fond du coffre de char avec les caisses de flyers pis un pad de formulaires du DGEQ. Des nuits sur des divans chez les amis qui vivent loin. Des kilomètres et des kilomètres d’autoroute. J’ai découvert mon Québec comme ça, de région en région. On s’est fait traiter de fédéralistes, de traîtres, de pelleteux de nuage. On a rempli des cahiers de signatures à la pluie pendant que les apôtres de la mauvaise foi riaient de nous. On arrivait pas à couvrir assez de terrain, fait qu’on a écrit un livre. On en a distribué 25 000 copies. On a fait le tour du Québec pour le présenter. On a tourné des vidéos, donné des entrevues, fait fâcher CJAD à répétition.

Et puis est venu le moment déchirant où il a fallu décider si on fusionnait. Laisser la marée s’emparer de notre château de sable pour migrer dans celui des amis d’à côté. De nombreuses fois cette année je me suis demandé si c’était la chose à faire.

C’était la chose à faire.

J’ai connu Sol Zanetti et Catherine Dorion quand on carburait juste au courage de dizaines de gaulois un peu crinqués. On se brûlait le corps pis l’âme par les deux bouts pour aller chercher des virgules de pourcent pis se faire gueuler après par Dominic Maurais. Mais cette année, Québec a connu Sol et Catherine avec une légion derrière eux. Une puissante vague d’espoir, de courage et de rêve, des gens ben ordinaires qui se sont écoeurés de se faire dire que c’était pas possible de changer les choses. À force de zigonner après nos voiles le vent a finalement pogné dedans. Ça souffle fort, le vent, quand le temps est à l’orage. Des jeunes, des vieux, des étudiants, des familles, du monde de partout, de tous les métiers, de tous les quartiers. Du monde qui en dedans d’eux avaient le même feu. Godin aurait dit qu’ils ne demandaient qu’à brûler pis y’aurait pas eu tort.

En gang, y’a rien qu’on peut pas faire. Maintenant qu’on l’a prouvé une fois, imaginez ce qu’on pourra faire la prochaine. On va peinturer la carte du Québec orange bord en bord. Ensuite on va la rouler, la mettre dans notre besace, pis aller faire un pays avec.

Évidemment, vous me direz que Sol, Catherine et les huit autres député-e-s solidaires, ça semble pas faire grand chose face aux 74 élu-e-s caquistes. C’est à peine deux de moins que le gouvernement Charest de 2003.  Mais ce serait idiot de ne compter que ces dix là. Il y a nous. Vous. Tous. Parce que la vague puissante qui a fait ce qu’on nous avait promis impossible, elle est toujours là. Nous sommes toujours là. Derrière ces dix député-e-s il y a des gens qui refusent de se faire dicter ce qui est possible ou pas par les épouvantails rongés d’amertume. La mobilisation ne fait que commencer, et François Legault devra se montrer prudent. La rue a coûté le pouvoir à Jean Charest. Je veux bien laisser la chance au coureur, mais chaque fois qu’il le faudra, on s’opposera. La main sur le coeur mais le couteau entre les dents. On vous watch, les caquistes.

On doit continuer à rêver d’un meilleur Québec. On doit continuer à refuser d’accepter les limites arbitraires que les maisons de sondage et les titreurs des journaux nous imposent. On doit rebâtir des ponts avec nos amis péquistes qui doivent être bien meurtris ce soir. Et surtout, on doit continuer à porter bien haut la torche pour que l’indépendance, la justice sociale et la protection de l’environnement ne soient pas que des thèmes abordés à Historia.

Bonne nuit. On recommence à bûcher demain. On a un feu à entretenir, parce que les quatre prochaines années risquent d’être frette en titi.