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Juge ma croix de Saint-André

Connaissez-vous la croix de Saint-André? C’est une sorte de X de métal, très à la mode dans le temps de Néron (l’empereur, pas Caroline). Selon le mythe chrétien, c’est comme ça qu’on aurait supplicié le saint du même nom. On t’attachait les bras et les jambes sur la croix posée par terre ou debout, pendant que ta tête ballottait sans appui.

Au Moyen-âge, ce qui était très populaire, c’était de prendre une lourde barre de fer et de te casser tous les os des membres (deux coups à chaque membre, pour la partie antérieure et postérieure) et de te briser la poitrine et l’abdomen jusqu’à la colonne vertébrale, avant de te laisser crever trois jours au soleil attaché sur une roue.


Dude, c’est dégueulasse, pourquoi tu parles de ça?

Ce billet devait au départ être un statut Facebook. J’étais en train de partager un billet de Vice intitulé Mon quotidien de stagiaire sans salaire. Rendu au quatrième paragraphe du statut, j’ai fini par me dire que j’en avais trop long à écrire pour me limiter à ça.

Un des extraits choisis par Vice pour hameçonner le lecteur (j’essaie d’éviter l’expression anglaise click bait) est le suivant:

« Mes colocs me disent que j’ai l’air triste chaque jour. Parfois, j’ai envie de tout lâcher. Je dis à mes parents que tout va bien, mais ma mère a vu que j’avais perdu du poids, et j’ose pas lui dire que c’est vrai que je mange pas beaucoup. La dernière fois, j’ai même fini les plats des gens du bureau qu’ils ont laissés après dîner. Personne m’a vu heureusement. »

Nicolas, 21 ans

Vous l’aurez compris, le texte parle des stages non-rémunérés, qui sont la norme au Québec. Nicolas a une formation en communication, comme moi. Probablement aussi de la créativité, du talent et de l’ambition, mais surtout le fragile équilibre d’inspiration intuitive et de compétence technique qui forme la base de notre métier. C’est précieux, c’est fragile, et c’est la première chose qui va casser. Parce qu’on va essayer de te casser, Nicolas.

(Comme sur une croix de Saint-André. Bien vu.)

C’est pour éviter de devoir finir les restes de lunch de mes collègues et de passer la journée à servir le café aux patrons que j’ai choisi de ne pas faire de stage à la fin de mon bac. J’avais déjà donné, quelques années auparavant.

Mon propre tour de roue

C’était en 2007 et je terminais une technique en informatique de gestion au cégep Garneau. Je faisais un stage de onze semaines au gouvernement fédéral en plus duquel je devais réaliser deux travaux longs à remettre à la fin de la session. 35 heures par semaine, 0 dollars de l’heure. À presque tous les soirs je traversais la rue pour aller travailler pas loin du salaire minimum (qui était alors à 8$) à donner des conférences à des gens d’affaires et des cours d’informatique à des personnes âgées. Des journées, au cumul, de 13 ou 14 heures, pour un salaire hebdomadaire d’environ 150$.

(Aujourd’hui, un employé sans expérience qui ferait la job que je faisais gratis gagnerait un peu plus de 29$/h, soit 23,75$ en dollars de 2007.)

Ils ont sacré mon travail aux vidanges

J’ai réalisé deux projet quand j’étais là. Le premier que j’ai fait était non-prioritaire, c’était un en-attendant, alors j’ai dû le laisser de côté après six semaines environ. Le deuxième, c’était du vrai gros r&d, je devais réaliser quelque chose qui n’existait pas encore. Ce que j’ai fait avec succès. Contre toutes attentes – je n’étais pas supposé réussir, juste ouvrir la voie. J’ai fait la job pas mal tout seul.

Sauf qu’à l’avant-dernier jour de mon stage, les paramètres exigés par la haute direction ont changé, et le prototype que j’avais réalisé n’était plus pertinent. L’absurde futilité de mon existence s’est incarnée sous la forme d’un fax de 72 pages: les nouveaux paramètres du projet.

On m’a dit que ce n’était pas grave. J’avais, pendant les six premières semaines, réalisé une application Web très utile pour la shop, le genre d’appli qui se vendrait encore pour un bon dix mille piasses si vous vouliez la faire réaliser par une agence privée.

Comme il manquait un petit deux semaine de travail pour que ça soit fonctionnel (il manquait le panneau d’administration), on m’a demandé de faire un prix. Deux semaines de job? J’ai demandé mille piasses. (Je vous rappelle qu’un salarié sans expérience aurait coûté 1 662,50$ en salaire, sans les charges). On ne m’a pas rappelé.

En fait, à part mes superviseurs de stage qui prenaient parfois quinze minutes pour me demander où j’en étais, et mes deux voisins de cubicule qui étaient pas pire sympathiques, on n’a jamais porté trop trop d’attention à ma présence là bas. Je doute que le directeur de mon département de 10 employés ait jamais su mon nom. Je n’ai jamais été sur aucune liste, même ma carte magnétique était au nom de Stagiaire.

Ça a été mon entrée sur le marché du travail des grandes personnes, juste après quatre ans de servitude volontaire au McDonald’s de mon village. Comme Nicolas, on m’a montré une roue, et on m’a brisé. Quand je finissais mes semaine de 50 heures qui ne servaient à rien, je m’installais à mon bureau pour travailler sur mes projets de fins d’étude, à remettre en mai. Rajouter un petit dix heures de travail hebdomadaire. C’est bon pour le caractère, qu’on me dirait. Une maudite chance que je vivais chez mes parents, au moins je n’avais pas de loyer ou d’épicerie à payer.

Le Québec est en train de péter sa coche

Mon député solidaire préféré a fait une intervention au Salon bleu dans laquelle il résumait avec un esprit de synthèse désarmant le mal qui s’infiltre à tous les niveaux de notre quotidien.

« Le Québec est en train de péter sa coche. »

Monsieur le député de Jean-Lesage

Carrément. Et pas seulement les dizaines de milliers de jeunes vingtenaires qu’on envoie se briser sur les récifs de la précarité et du travail avilissant non-rémunéré. Mais aussi tous les corps d’emploi pour lesquels on augmente la tâche mais on diminue le financement. Les jeunes dont les parents doivent travailler de plus en plus fort, de plus en plus longtemps, pris dans le traffic boulot-auto-banlieue. Les vieux qu’on enferme parce qu’on n’a pas le luxe d’être capables de les aider, trop occupés à travailler pour une fraction de ce qu’on vaut.

C’est le Québec au complet qu’on brise, attaché pieds et poings à une croix Saint-André de travail et de transit.

Dans un monde idéal il faudrait ralentir le manège. Prendre du temps. Du temps pour bien faire les choses. Du temps pour être ensemble. Du temps pour penser aux choses qu’on fait au lieu de faire ce que doit. Du temps pour devenir au lieu de subir.

Mais en attendant, et surtout, pour que ça arrive, il faut se défaire des liens qui nous lient à nos croix.

Pour les stagiaires, c’est de s’assurer de ne pas leur imposer le double-emploi pour être capables de manger. Peut-être que si on les payait, on arrêterait aussi de les considérer comme des porteurs d’eau de vaisselle, et leur travail serait moins absurde et dégradant.

(Je saute du coq à l’âne mais on pourrait aussi arrêter de considérer les parents-étudiants comme des gens qui ont pris une mauvaise décision de vie. Mes parents ont été des parents-étudiants et je leur doit la gratitude éternelle, en plus de genre, la vie.)

L’impératif de la piastre nous brise les membres. L’augmentation rampante du coût de la vie contre l’augmentation assez flasque des salaires, la précarité des emplois même en contexte de pénurie rareté de la main-d’oeuvre, les heures en surcharge, les heures sur la route, et le temps de loisirs faméliques qui devient une poignée d’épisodes de Netflix, faute de temps pour les amis.

Si le principal objet d’une exécution était de tuer pour démontrer qu’il ne fallait pas tuer, son spectacle devait être dissuasif ; d’où la présence d’un échafaud, élément indispensable si on voulait que le plus grand nombre de spectateurs bénéficie de cette exemplarité.

Michel Folco – Dieu et nous seuls pouvons

Bon, allez tout le monde. La pause sandwich est finie, on retourne travailler.

Juge mon grand feu

On est en 2014, pis mon téléphone sonne.

– Que puis-je?
– Hey Alex, tu fais quoi?

J’étais en train de colorier au marqueur sur la carte de Jean-Talon les districts où on pouvait peut-être espérer aller chercher 2-3 votes supplémentaires pour le candidat local, Alexandre Lavallée.

– Pas grand chose, pourquoi?
– Sol s’en va à St-Georges, y va rejoindre Vanessa là-bas, pour faire une annonce, pis y’a juste Jacynthe avec lui. T’aurais tu le temps d’y aller aussi.
– Heu, ouais. Aujourd’hui, ça?
– Dans dix minutes à peu près. Oh, y’a un Valentine en face de chez vous, hein?
– Ouais?
– Peux-tu lui pogner deux steamés pis une patate? Y’aura pas eu le temps de dîner.
– Pas de trouble.

C’est comme ça qu’on faisait à Option nationale. On avait à peine de l’argent pour payer le gaz. Partout où on allait, c’était gossé avec les moyens du bord. Les roll-ups dans le fond du coffre de char avec les caisses de flyers pis un pad de formulaires du DGEQ. Des nuits sur des divans chez les amis qui vivent loin. Des kilomètres et des kilomètres d’autoroute. J’ai découvert mon Québec comme ça, de région en région. On s’est fait traiter de fédéralistes, de traîtres, de pelleteux de nuage. On a rempli des cahiers de signatures à la pluie pendant que les apôtres de la mauvaise foi riaient de nous. On arrivait pas à couvrir assez de terrain, fait qu’on a écrit un livre. On en a distribué 25 000 copies. On a fait le tour du Québec pour le présenter. On a tourné des vidéos, donné des entrevues, fait fâcher CJAD à répétition.

Et puis est venu le moment déchirant où il a fallu décider si on fusionnait. Laisser la marée s’emparer de notre château de sable pour migrer dans celui des amis d’à côté. De nombreuses fois cette année je me suis demandé si c’était la chose à faire.

C’était la chose à faire.

J’ai connu Sol Zanetti et Catherine Dorion quand on carburait juste au courage de dizaines de gaulois un peu crinqués. On se brûlait le corps pis l’âme par les deux bouts pour aller chercher des virgules de pourcent pis se faire gueuler après par Dominic Maurais. Mais cette année, Québec a connu Sol et Catherine avec une légion derrière eux. Une puissante vague d’espoir, de courage et de rêve, des gens ben ordinaires qui se sont écoeurés de se faire dire que c’était pas possible de changer les choses. À force de zigonner après nos voiles le vent a finalement pogné dedans. Ça souffle fort, le vent, quand le temps est à l’orage. Des jeunes, des vieux, des étudiants, des familles, du monde de partout, de tous les métiers, de tous les quartiers. Du monde qui en dedans d’eux avaient le même feu. Godin aurait dit qu’ils ne demandaient qu’à brûler pis y’aurait pas eu tort.

En gang, y’a rien qu’on peut pas faire. Maintenant qu’on l’a prouvé une fois, imaginez ce qu’on pourra faire la prochaine. On va peinturer la carte du Québec orange bord en bord. Ensuite on va la rouler, la mettre dans notre besace, pis aller faire un pays avec.

Évidemment, vous me direz que Sol, Catherine et les huit autres député-e-s solidaires, ça semble pas faire grand chose face aux 74 élu-e-s caquistes. C’est à peine deux de moins que le gouvernement Charest de 2003.  Mais ce serait idiot de ne compter que ces dix là. Il y a nous. Vous. Tous. Parce que la vague puissante qui a fait ce qu’on nous avait promis impossible, elle est toujours là. Nous sommes toujours là. Derrière ces dix député-e-s il y a des gens qui refusent de se faire dicter ce qui est possible ou pas par les épouvantails rongés d’amertume. La mobilisation ne fait que commencer, et François Legault devra se montrer prudent. La rue a coûté le pouvoir à Jean Charest. Je veux bien laisser la chance au coureur, mais chaque fois qu’il le faudra, on s’opposera. La main sur le coeur mais le couteau entre les dents. On vous watch, les caquistes.

On doit continuer à rêver d’un meilleur Québec. On doit continuer à refuser d’accepter les limites arbitraires que les maisons de sondage et les titreurs des journaux nous imposent. On doit rebâtir des ponts avec nos amis péquistes qui doivent être bien meurtris ce soir. Et surtout, on doit continuer à porter bien haut la torche pour que l’indépendance, la justice sociale et la protection de l’environnement ne soient pas que des thèmes abordés à Historia.

Bonne nuit. On recommence à bûcher demain. On a un feu à entretenir, parce que les quatre prochaines années risquent d’être frette en titi.