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Juge mon retour

Parce que Noël c’est le temps des cadeaux. C’est le temps de la magie. C’est aussi le temps des sandwichs. C’est donc le retour de JUGE MON SANDWICH que je vous offre cette année, divinement étendu dans une mangeoire entre le bœuf et l’âne gris.

Mon meilleur moment de Noël c’est le lendemain du réveillon, quand l’intensité est retombée mais qu’il reste les sandwichs du buffet à manger pour déjeuner.

On commence ça tranquille, mais le contenu de qualité s’en vient.

J’ai réactivé quelques vieux textes d’archives pour que vous puissiez vous régaler en attendant.

Joyeux Noël les chums. La sandwicherie est ouverte et ça va y aller au toast.

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Envolées lyriques

Juge mes portes

(Publié originalement dans le journal Impact Campus, circa 2010.)

J’aime les portes. Certains colportent la rumeur que je ne les supporterais pas, mais c’est faux. Grâce à elles on peut voir midi à sa porte, prendre la porte et entrer par la grande porte. Elles nous ouvrent plusieurs portes, se portent à notre secours et parfois même nous transportent. J’affirme sans hésiter que sans l’apport des portes, le monde se porterait bien mal.

En revanche, il est important de revoir notre rapport avec les portes. Comme ces gens emportés par je ne sais quelle opportunité enfoncent les portes ouvertes de l’ascenseur comme des buffles, avec l’aplomb d’un porte-avion japonais naviguant en pleine Deuxième. Se comportant comme s’ils étaient seuls, vous devez vous écarter pour ne pas être portés au sol par ces porteurs de mauvaise foi qui vous pourchassent comme des sportifs en plein sprint. Ne serait-il pas plus poli, chers opportunistes du portail inoxidable, de laisser filer quelques secondes avant de vous déporter, vitesse TGV, vers vos confrères humains?

Observez également le comportement des porteurs de sac à dos qui s’emportent vers le portail de l’autobus, s’arrachant à l’emporte-pièce les quelques places assises du transport métallique, vous laissant, vous, le premier arrivé, faire le porte-manteau accroché au poteau. On ne vous portera pas plus d’égard lorsque ces mêmes badauds à carrures de portiers, lecteurs de musique portable sur les oreilles, vous bousculeront pour regagner la porte. Vous garderez le port fier, vous disant qu’ils ne l’emporteront pas au paradis, mais il faut porter le chapeau: en termes de mauvaise conduite, nous apportons tous parfois de l’eau au moulin. Certains plus que d’autres, néanmoins. D’autant plus que les véhicules Réseau de transport de la capitale comportent des autocollants invitant au civisme! Portez-y donc un peu plus d’attention. Ou bien prenez la porte.

Je pourrais m’emporter pendant des heures, contre les malotrus qui vous menacent de vous mettre en porte-feuille chaque fois qu’ils vous coupent au détour du portique, du portail, du portillon. Contre les portières qui s’ouvrent sans crier gare en travers de votre vélo. Je pourrais hurler contre ces portes automatiques qui s’ouvrent et se referment quand le moment n’est pas opportun. Mais certaines portes ne méritent cependant pas tant d’égards. C’est le cas des portes tournantes, moulinets déchaînés qu’on serait bien en mal d’enfoncer. Au mieux, vous vous emportez contre elles. Au pire, vous y perdez votre porte-document. Avec elles, vous ne cognez jamais à la bonne porte.

On fait un marché: je cesse les abus de langage, et vous, agissez donc avec un peu plus de civisme. Quand vous prenez la porte, sortez par la porte, portez des sacs, regagnez la porte, en fait, n’importe quand, pensez un peu aux autres.

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Changer le monde

Juge mon grand feu

La St-Jean de Sol et Catherine, édition 2019 – Photo par Gwano

On est en élections en 2014, pis mon téléphone sonne.

– Que puis-je?

– Hey Alex, tu fais quoi?

J’étais en train de colorier au marqueur sur la carte de Jean-Talon les sections de vote où on pouvait peut-être espérer aller chercher 2-3 votes supplémentaires pour le candidat local d’Option nationale, Alexandre Lavallée.

– Pas grand chose, pourquoi?

– Sol s’en va à St-Georges, y va rejoindre Vanessa là-bas, pour faire une annonce, pis y’a juste Jacynthe avec lui. T’aurais tu le temps d’y aller aussi?

– Heu, ouais. Aujourd’hui, ça?

– Dans dix minutes à peu près. Oh, y’a un Valentine en face de chez vous, hein?

– Ouais?

– Peux-tu lui pogner deux steamés pis une patate? Y’aura pas eu le temps de dîner.

– Pas de trouble.

C’est comme ça qu’on faisait à Option nationale. On avait à peine de l’argent pour payer le gaz. Partout où on allait, c’était gossé avec les moyens du bord. Les roll-ups dans le fond du coffre de char avec les caisses de flyers pis un pad de formulaires du DGEQ. Des nuits sur des divans chez les amis qui vivent loin. Des kilomètres et des kilomètres d’autoroute. J’ai découvert mon Québec comme ça, de région en région. On s’est fait traiter de fédéralistes, de traîtres, de pelleteux de nuage. On a rempli des cahiers de signatures à la pluie pendant que les apôtres de la mauvaise foi riaient de nous. On arrivait pas à couvrir assez de terrain, fait qu’on a écrit un livre. On en a distribué 25 000 copies. On a fait le tour du Québec pour le présenter. On a tourné des vidéos, donné des entrevues, fait fâcher CJAD à répétition.

Et puis est venu le moment déchirant où il a fallu décider si on fusionnait. Laisser la marée s’emparer de notre château de sable pour migrer dans celui des amis d’à côté. De nombreuses fois cette année je me suis demandé si c’était la chose à faire.

C’était la chose à faire.

J’ai connu Sol Zanetti et Catherine Dorion quand on carburait juste au courage de dizaines de gaulois un peu crinqués. On se brûlait le corps pis l’âme par les deux bouts pour aller chercher des virgules de pourcent pis se faire gueuler après par Dominic Maurais. Mais cette année, Québec a connu Sol et Catherine avec une légion derrière eux. Une puissante vague d’espoir, de courage et de rêve, des gens ben ordinaires qui se sont écoeurés de se faire dire que c’était pas possible de changer les choses. À force de zigonner après nos voiles, le vent a finalement pogné dedans. Ça souffle fort, le vent, quand le temps est à l’orage. Des jeunes, des vieux, des étudiants, des familles, du monde de partout, de tous les métiers, de tous les quartiers. Du monde qui en dedans d’eux avaient le même feu. Godin aurait dit qu’ils ne demandaient qu’à brûler pis y’aurait pas eu tort.

En gang, y’a rien qu’on peut pas faire. Maintenant qu’on l’a prouvé une fois, imaginez ce qu’on pourra faire la prochaine. On va peinturer la carte du Québec orange bord en bord. Ensuite on va la rouler, la mettre dans notre besace, pis aller faire un pays avec.

Évidemment, vous me direz que Sol, Catherine et les huit autres député-e-s solidaires, ça semble pas faire grand chose face aux 74 élu-e-s caquistes. C’est à peine deux de moins que le gouvernement Charest de 2003.  Mais ce serait idiot de ne compter que ces dix là. Il y a nous. Vous. Tous. Parce que la vague puissante qui a fait ce qu’on nous avait promis impossible, elle est toujours là. Nous sommes toujours là. Derrière ces dix député-e-s il y a des gens qui refusent de se faire dicter ce qui est possible ou pas par les épouvantails rongés d’amertume. La mobilisation ne fait que commencer, et François Legault devra se montrer prudent. La rue a coûté le pouvoir à Jean Charest. Je veux bien laisser la chance au coureur, mais chaque fois qu’il le faudra, on s’opposera. La main sur le cœur mais le couteau entre les dents. On vous watch, les caquistes.

On doit continuer à rêver d’un meilleur Québec. On doit continuer à refuser d’accepter les limites arbitraires que les maisons de sondage et les titreurs des journaux nous imposent. On doit rebâtir des ponts avec nos amis péquistes qui doivent être bien meurtris ce soir. Et surtout, on doit continuer à porter bien haut la torche pour que l’indépendance, la justice sociale et la protection de l’environnement ne soient pas que des thèmes abordés à Historia.

Bonne nuit. On recommence à bûcher demain. On a un feu à entretenir, parce que les quatre prochaines années risquent d’être frette en titi.

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Juge mon salaire

Photo: Pixabay

On vient de me distribuer un tract pour la campagne 5-10-15 du Collectif pour un Québec sans pauvreté, de la CSN, la CSD, la CSQ et le FDNS. Un message: il nous faut plus que des pinottes. Trois revendications: connaître son horaire 5 jours à l’avance, avoir 10 jours de congés payés en cas de maladie ou de responsabilités familiales, et avoir un salaire minimum de 15$ de l’heure. Ça semble de base, mais c’est loin d’être acquis.

(Modif.: J’ai mentionné 5-10-15 mais je supporte à part égale la campagne 15plus. Le moyen m’importe peu, c’est le résultat qui m’intéresse.)

Impossible de s’en sortir

Le salaire minimum est à 10,75$ de l’heure. Ça veut dire qu’une personne qui travaillerait le maximum d’heures prescrites à temps simple par les normes du travail (40) ferait 718,16$ par période de deux semaines, après impôts et autres déductions.

À peu près 1500$ par mois, donc, pour payer son loyer (on oublie l’hypothèque ici), son épicerie et ses services de base. Selon l’endroit où on vit, il faudra ajouter à ces dépenses les paiements d’une voiture, son entretien, ses plaques. On voudra probablement avoir un téléphone et un accès moindrement décent à Internet. Ce qu’il veut dire qu’une fois de temps en temps, il faut aussi acquérir un ordinateur. Acheter quelques vêtements. Passer à la pharmacie. Le brossage de dents est particulièrement important, parce qu’à ce salaire là, on oublie le dentiste. Imaginez ensuite qu’on ajoute un enfant, ou trois, dans ce mix là. Ou un proche inapte au travail. Ou un conjoint au chômage.

Le salaire minimum est un salaire de survie. Qu’est-ce qu’on fait dans ce temps-là? On prend un deuxième emploi, souvent au noir, pour ramener un deuxième revenu. Uber est particulièrement utile pour ça, si on a une auto. On réduit son loisir et sa liberté pour se maintenir la tête hors de l’eau, et c’est là qu’on perd tout le reste.

On perd le temps de faire de la formation continue pour essayer d’acquérir de nouvelles expertises. On perd le temps d’encadrer l’éducation de ses enfants pour qu’eux-mêmes n’aient pas à revivre la même chose. On perd le temps de faire de l’exercice et de bien manger. On oublie d’aller chez le médecin, surtout quand on n’a pas de médecin de famille et qu’on n’a surtout pas le temps de s’en chercher un.

Pas le temps d’ouvrir un livre

La semaine dernière, on apprenait que la moitié de la population ne serait pas capable de lire un texte compliqué, et qu’un nombre assez alarmant n’était à peu près pas capable de lire tout court. C’est un problème. Un problème pour la société, mais d’abord un problème pour ces gens. Combien d’entre eux travaillent au salaire minimum? Connaissent-ils seulement leurs droits, ces gens qui ne sont pas capables de lire leur contrat de travail?

Ils pourraient probablement aspirer à un meilleur emploi, si seulement ils savaient déchiffrer les instructions et remplir des rapports. Mais comment voulez vous apprendre à lire si vous travaillez 60 heures par semaine pour pouvoir payer les couches et le gruau?

Lettrés ou non, les travailleurs à double-emploi sont des citoyens de seconde classe ignorés par la société. Leur voix devrait avoir la même valeur que la voix de n’importe quel citoyen, mais sérieusement, quel temps ont-ils pour s’informer, débattre, nuancer leurs propos ou même s’impliquer et se commettre sur la place publique? La politique ne s’intéresse pas à ces gens et eux-mêmes n’en ont rien à faire; ils n’ont pas de temps pour ça.

Touche pas à mon gigot

On peut comprendre pourquoi ces gens s’exaspéraient de voir des étudiants déjà plus instruits qu’eux-mêmes réclamer que la société fasse un plus grand effort pour contribuer à la facture d’université. Les travailleurs sous-payés ne peuvent qu’être amers de se sentir sollicités pour investir dans leurs patrons de demain; de voir leurs pinottes durement gagnées contribuer au succès de ceux qui s’en sortiront.

On peut aussi comprendre leur mépris pour la culture et les artistes, aussi subventionnés et qu’on voit sourire dans les magasines et à la télé. Difficile de comprendre les bénéfices d’une culture forte pour une société quand on n’a pas le temps (ou la compréhension) de lire un livre, et pas les moyens de se payer une entrée au théâtre.

Du Gadoua pis du hockey

Finalement, on peut comprendre pourquoi les gens qui n’ont pas de temps, pas d’argent et parfois pas de lettres sont aussi sensibles aux discours provocateurs des radios d’opinion. C’est pas cher, une radio. Ça t’alterne les mêmes tounes de gros bands américains et les mêmes opinions galvaudées répétées par des semi-célébrités qui s’en torchent un peu pour vrai de la classe moyenne. Ces gens là touchent des salaires de petits (et parfois de grands) cadres pour catalyser le sentiment d’isolement et de persécution de ceux qui donnent tout et ne reçoivent rien.

Pendant ce temps là, les élites néo-libérales qui dansent rarement autour du buffet se frottent les mains: ils seront sans cesse reportés au pouvoir par une population qui méprise le succès, les intellectuels, les artistes et de façon plus générale, l’État collectif qui n’a rien de bon à leur offrir.

Ça fait beaucoup de problèmes pour une seule solution:

Un salaire décent à tous les travailleurs.

Ce n’est pas une panacée. Il restera des gens avec des troubles d’intégration au travail. Il restera de la pauvreté systémique, des programmes sociaux insuffisants, des écoles incapables de suffire à la demande, des élèves avec des problèmes d’apprentissage.

Mais ça serait un maudit bon boute de la job de faite.

Pensez à ça, gang.